« Routardes »

Une passion pour la vie des hommes : «Ecouter battre le cœur du monde».

 

Deux ou trois fois dans l'année, deux soeurs reçoivent mission pour partir cinq jours. Elles vivent une route de prière en communion avec les autres soeurs qui demeurent au monastère.

 

soeur Elisabeth et Jeanne-EmmanuelUne soeur de la communauté témoigne :

« Vous serez notre cœur itinérant… ». C’est cette phrase qui me motive pour vivre dans le monastère la Route de prière. Deux sœurs sortent à la rencontre des frères et des sœurs que le Seigneur met sur leur chemin, pour un temps d’accueil et de partage mutuels. Elles réactualisent pour moi, mais autrement, la démarche des « sœurs quêteuses » de jadis, partant à deux, dans la dépendance silencieuse, la prière, la reconnaissance respectueuse des dons de Dieu.

Sœur Jeanne Emmanuel  

 

Une soeur qui fait la route témoigne :

Interview de soeur Pierre-Marie pour la revue franciscaine "Évangile Aujourd'hui" (ÉA).

«pourquoi partir sur la route alors que tu es clarisse ? »


«Clarisses ... en marche : Nous avions eu vent de la démarche»
(c'est le cas de le dire) de sœur Pierre-Marie, clarisse de Cormontreuil. Nous l'avons interrogée : Sœur Pierre-Marie, pourquoi partir sur la route alors que vous êtes clarisse ?

départ d'une route de prièreSr. PIERRE-MARIE : C'est sûr, ce n'est pas parce que je suis clarisse que je prends la route mais je fais la route comme seule une clarisse peut la faire, parce qu'avant de partir, c'est la communauté qui envoie. Je devrais dire «nous» envoie car nous partons toujours à deux.

ÉA : Comment se passe cet envoi ?

Sr. P-M : C'est tout simple. Nous chantons les Laudes comme chaque matin; l'hymne et la Parole de Dieu peuvent avoir la couleur du moment que je vais vivre et, sitôt l'office terminé, avant de sortir de la chapelle, un petit mot d'envoi est dit par notre mère abbesse. Vient le temps de s'embrasser. J'aime penser à ce qu'écrivent Pierre et Paul : «Saluez-vous les uns les autres dans un baiser de charité» (1Pierre 5,14 ; Romains 16, 16 ; 1 Corinthiens 16,20) car je ne pars pas seule, ni même à deux mais c'est toute la communauté qui m'accompagne. J'insiste fort sur la place de la communauté dans cette démarche, car ce n'est ni une idée de ma part, ni un appel personnel que je fais vivre à ma communauté, ni parce que ça fait du bien de prendre l'air. Sur cette route, je me sens responsable de ma communauté par ma façon d'être et par mes paroles. Je suis autant clarisse sur la route que dans le monastère.

ÉA : Pouvez-vous retracer pour nous l'historique de cette démarche ?

Avant le départSr. P-M : Quand je suis entrée à Tinqueux en 1973, il y avait des sœurs qu'on appelait «quêteuses», elles étaient quatre. Chaque semaine, deux d'entre elles partaient dans les villes et villages du diocèse afin de quêter pour les nécessités de la communauté. Elles avaient un gros rayonnement auprès des familles qui les recevaient, les hébergeaient, les véhiculaient et j'étais toujours frappée par leur visage radieux quand elles revenaient le samedi et nous racontaient l'une ou l'autre rencontre ou anecdote. La société était encore assez rurale, la religieuse bien reconnue. Il y avait beaucoup de «bonnes gens» ou de «bonnes familles» comme disaient les sœurs, ce qui n'avait pas de connotation morale dans leur bouche. C'est vrai que ce langage m'agaçait un peu ! N'empêche que j'étais attirée par leur vécu et j'ai demandé à faire l'expérience de cette quête. Fin des années 70, je suis partie une fois au pays du champagne, une fois dans le rethélois et une fois dans la vallée de la Meuse. Quêtes bien différentes, mais au fur et à mesure, j'étais gênée de tendre la main pour le pain quotidien de la communauté. Un jour, dans un quartier neuf, nous avons essuyé des refus tout un après midi. Tandis que sœur Marie-Marthe disait merci à tous ceux qui nous fermaient la porte au nez, moi, je grommelais en moi-même car je sentais que cette façon de faire n'était plus d'actualité. Ce qui n'enlève rien à mon admiration pour l'esprit reconnaissant de ma sœur ! Je n'ai pas souvenir d'avoir dit un seul merci à ce moment-là ; j'étais bien loin de la joie parfaite de François !

 ÉA : Voulez-vous dire que la conjoncture avait changé ?

Bises avant le départSr. P-M : Oui, au début des années 80, la communauté a très vite compris qu'il fallait arrêter cette forme de démarche. Etant donné la situation économique des Ardennes, le «porte-à-porte» perdait de sa signification. Et puis les sœurs quêteuses commençaient à vieillir. Du coup, la quête s'est terminée et avec elle une certaine visibilité des clarisses à travers le diocèse et aussi cette forme de mendicité chère à Claire comme à François. Alors ce fut le temps de laisser reposer tout ce vécu pour qu'il renaisse autrement en temps voulu.

ÉA : Comment cela a-t-il repris ?


Sr. P-M :
En 1990, une jeune a rejoint la communauté avec ce désir en elle de retrouver concrètement la mendicité. Alors, après avoir mûri la question en communauté, on m'a demandé de l'accompagner. Entre-temps, nous avions fondé la communauté de Vermand et les sœurs envoyées étaient parties à pieds en souvenir de sœur Marie de Brayes envoyée par sainte Claire d'Assise à Reims en 1219. Elle aussi avait fait la route à pied !

La première route a dû se faire en 1991 ou 92. Nous étions envoyées pour faire comme un pèlerinage de Reims à Vermand. Les évêques de Reims et de Soissons étaient prévenus afin d'éviter toute ambiguïté. Il s'agit d'être bien au clair, c'est le cas de le dire !

ÉA : Comment concevez-vous votre mission ?

Départ de routeSr P-M : Notre mission est de marcher, de rencontrer les gens au fur et à mesure de nos besoins ou de ce qui se présente, de témoigner de notre vie de clarisses par la prière, la vie fraternelle, la simplicité dans les relations, la pauvreté dans les besoins, et d'apporter la paix du Christ.

ÉA : La marche ne vous fait pas peur ?

Sr. P-M : Non. Aujourd'hui je ne dirais plus la même chose, et c'est une bonne occasion de reconnaître que marcher se fait avec l'aide des autres, en demandant des pansements pour les cloques, des bains d'eau salée ... Et cela provoque des rencontres extraordinaires. Je me souviens d'une pauvre petite maison en début de village, il y avait une tripotée d'enfants. Quand j'ai demandé des pansements pour nos ampoules, le rassemblement des petites têtes autour de nos pieds s'est vite fait ! C'était à qui nous mettrait un pansement, car les enfants savent bien ce que c'est que d'avoir des pansements et combien ça soulage. La marche m'apprend qu'il faut se laisser soulager pour : pouvoir continuer la route, comme un petit enfant, sans tout savoir de quoi sera fait l'instant suivant. Certes, il n'y a pas eu d'annonce verbale de jésus Ressuscité, mais l'amour de Dieu était là car c'est bien en son Nom que nous étions réunis.

ÉA : Parlez-nous de la marche ...

sac et chaussuresSr. P-M : La marche, c'est comme la musique, il y a les pauses. Quand j'entends la cloche d'un village sonner l'Angélus, j'arrête et m'unis à elle. Quand j'arrive au sommet d'un mont, comment ne pas s'émerveiller et chanter les louanges du Créateur. Marcher en silence, l'une derrière l'autre, j'en éprouve toujours quelque chose de bon, c'est difficile à expliquer. Deux instruments bien accordés, quel bonheur de les entendre et quel bonheur de jouer ensemble. En marche, c'est un peu pareil. Si je suis devant, je m'assure de temps à autre que l'autre est toujours derrière ; si je suis derrière, je me mets à son rythme. Pour avoir eu plusieurs sœurs avec qui aller, je me rends compte combien les rythmes sont différents et ça me rappelle que nous sommes tous uniques et que la vie apprend à nous ajuster sans cesse. Et puis marcher à la même cadence, c'est l'apprentissage de la vie fraternelle.

ÉA : Comment vivez-vous le temps ?

Sr. P-M : La marche parle aussi du temps. Celui qui marche a le temps, c'est évident ! Le temps de courir pour rejoindre une voiture qui s'arrête, le temps de s'arrêter pour parler avec ceux que nous croisons, le temps de marcher lentement pour profiter dé la beauté qui enveloppe, le temps d'aller d'un bon pas pour se réchauffer après une nuit passée dans une voiture au milieu d'un hangar malheureusement sans paille! le temps pour péleriner simplement.

ÉA : Comment réagissent les gens ?


Sr. P-M :
Quand on marche, on se fait repérer. Ce n'est quand même plus très courant aujourd'hui de voir des gens déambuler sur des routes de campagne et en plus deux bonnes sœurs. Entre parenthèses, un jour dans un village, alors que nous étions passées devant une sortie d'école, on entend : «C'est des bonnes sœurs !!?» Je me suis juste retournée en leur disant d'une voix pas trop grave : Eh oui !

Comme nous n'allons pas vite, ceux qui nous croisent en allant faire leurs courses, nous dépassent en rentrant chez eux et nous recroisent et ... s'arrêtent pour nous demander ce que nous faisons. Eh oui, la marche, ça pose question ! Oh, ce n'est pas le moment d'un grand développement théologique mais pratiquement toujours un moment d'écoute pour accueillir une détresse, une intention de prière, une question sur notre monde ou sur l'Église. La rencontre se termine souvent par «C'est bien ce que vous faites».

ÉA : N'est-ce pas aussi une épreuve ?

Pierre MarieSr. P-M : Certes. Marcher par tous les temps, c'est une épreuve. Je peux dire que je sais ce qu'est être mouillée jusqu'aux os. Et pour sécher, on y arrive toujours. Ca m'a souvent permis d'être témoin d'une très grande sollicitude de la part de bien des personnes qui voulaient faire sécher nos vêtements. Souvent, ils se mettent en quatre, jusqu'à nous prêter leurs chaussons, allumer le feu dans la cheminée, nous offrir une bonne tarte qu'une mamie venait de faire pour ses petits enfants qui allaient arriver, etc. Alors monte en moi une grande prière de bénédiction afin que le Seigneur envoie une «pluie» de grâces sur chacun. Mais il faut dire aussi que ce qui me sèche le mieux, c'est frère soleil et frère vent et dans la joie, je loue le Seigneur comme aimait à le faire saint François.

ÉA : Que pouffiez-vous dire de cette expérience spirituelle ?

Sr. P-M : Marcher, c'est aussi faire l'expérience d'être conduite par l'Esprit. 17 h 00, c'est l'heure à laquelle nous commençons à nous inquiéter du logement. Nous sommes envoyées un soir à la salle des fêtes. Elle était froide dans tous les sens du terme. Et je ne sais pas pourquoi, je me disais, nous allons vivre un moment fort. Juste en face, il y avait un vieux petit lotissement, une femme est sortie de l'autre côté de la rue avec une bassine de linge. Nous sommes allées vers elle et nous lui avons demandé si elle pouvait nous donner du pain. Elle nous a donné du pain, du chocolat et deux yaourts et nous a dit : «Je reviendrai vous voir mais je dois aller faire laver mon linge chez une amie». Très vite, elle est revenue. Pendant ce temps nous lui avions préparé une place à notre table et elle a apporté une soupe bien chaude et tout ce qu'il faut pour le lendemain matin. Et c'est alors qu'elle nous a raconté son histoire. Tout ce qu'elle avait subi : viol, incendie, suicide de son mari, rejetée par les siens ... Au bout du compte, elle nous dit qu'elle a toujours repris goût à la vie. Quand je repense à Anne-Marie, je n'ai pas envie de faire des retours sur moi, me vient aussi le passage d'Apocalypse 3 : «je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi». Anne-Marie ne sait peut-être pas que le Seigneur se fait proche d'elle, mais Lui, le Seigneur, sait bien qu'il peut souper avec elle.

ÉA : Vous avez sûrement beaucoup d'anecdotes à raconter ?

récit au retour de la routeSr. P-M : Un soir, nous entrons dans une église pour chanter les Vêpres : pour une fois elle était ouverte. J'étais en train de remettre mon sac à dos quand la porte s'ouvre, une femme entre. Surprise de nous voir, elle nous dit : «Comment êtes-vous entrées ?» - «Par la porte». Et voilà qu'elle regarde un peu partout jusque dans la sacristie pour voir si rien n'a disparu ! Vous imaginez ma tête! Puis elle se ravise un peu, nous sortons de l'église, expliquant le pourquoi de notre présence. Elle s'arrête au milieu du petit cimetière qui entoure l'église et nous dit. «Là, il y a mon mari et là ma fille et là mes parents». Et elle commence à nous raconter sa vie ... Puis, d'un seul coup, elle demande : «Où couchez vous ce soir ?» - «On ne sait pas» - «Eh bien, venez chez moi !». La soirée a été longue chez Thérèse. Que de souffrances, mais quelle foi ; et ce ne fut pas facile pour elle de nous laisser partir le lendemain matin. Seigneur, la vie est tout de même dure pour certains, la solitude pèse lourd. Prends pitié de tous ceux qui souffrent. Je me sens bien petite dans ces situations et je n'ai qu'une chose à faire, les remettre entre tes mains.

ÉA : La rencontre ne doit pas être évidente !

Sr. P-M : Un bon moyen pour rencontrer les gens simplement, c'est de demander la clé de l'église, ou un verre d'eau. Nous essayons toujours de choisir des habitations qui nous semblent modestes ou pauvres car un verre d'eau, ça ne se refuse pas. C'était une belle après-midi : nous frappons à une porte et c'est une vieille petite grand-mère qui nous répond et nous commençons à tailler un brin de causette avec elle sur le pas de la porte. Je sentais bien que sur le trottoir d'en face, il y avait une certaine agitation, mais peu importe, c'était le moment d'être totalement à l'écoute de cette petite dame. Avant de la quitter, je lui demande son nom afin de pouvoir l'inscrire dans mon petit carnet de bord. Du coup, elle nous dit d'entrer, ça sera plus facile pour écrire. Nous étions à peine dans la cuisine que la porte a brutalement claqué, un homme est apparu fou de rage et a commencé à nous engueuler et à nous menacer parce qu'on profitait de cette personne et qu'on venait la voler et ... pour ma part j'étais prête à partir, pensant qu'il ne fallait pas s'énerver, mais l'Esprit a inspiré à ma sœur cette petite phrase : «Vous avez bien raison, Monsieur, de veiller sur votre voisine d'en face, vous êtes vraiment un bon voisin». Le pauvre homme a été complètement désarçonné et nous avons pu expliquer calmement notre démarche : Alors il a commencé à nous raconter qu'il jouait de l'harmonium à l'église, qu'un jour il avait dû arrêter car il avait été hospitalisé longuement mais qu'aucun des paroissiens n'était venu le voir. Du coup, il avait tout arrêté. Notre conversation s'est poursuivie dans la paix et nous avons terminé en chantant des cantiques.

ÉA : Dans vos rencontres, n'êtes-vous pas confrontées à des jugements sur l'Église ?

récit au retour de la routeSr. P-M : Oui, souvent. Je me souviens d'un soir. Nous sommes arrivées dans un tout petit village. Personne ne nous a accueillies pour la nuit et je crois ne pas me tromper en disant que nous avons frappé à toutes les portes sauf une, un fermier qui était en vacances, et que nous disaient les gens sur cet homme ? «Le gros richard vous aurait accueillies, c'est le plus chrétien de nous, mais c'est aussi le plus radin !» Pour moi qui suis fille de cultivateur, je ne peux pas dire que j'ai écouté cela de gaieté de cœur, et pourtant il y a des vérités qu'il faut savoir entendre. Je me sentais à la fois solidaire de ce monde de nantis et aussi de ceux qui sont rejetés. Ou encore une autre réflexion pénible : Je demandais du pain un midi et la personne me dit froidement : «Je suis chrétien et je vais à la messe tous les dimanches, mais je ne suis pas d'accord avec ce que vous faites» et il a fermé la porte. Pas de dialogue possible. Devant ces deux genres de réactions, je continue la route avec beaucoup de modestie, sans perdre confiance ni espérance, mais en communion avec tous ceux qui passent par ce genre de situations et surtout avec Celui qui a vaincu toute forme d'adversité en gardant la Paix.

ÉA : Comment restez-vous clarisse dans cette démarche ?

Sr. P-M : La mission d'une clarisse, c'est avant tout la prière. J'aime beaucoup prier dans les églises parce que le Seigneur m'y attend. Vous connaissez ce passage de l'Évangile de Luc 17,7 et suivants : «Le maître dit à son serviteur qui revient des champs `Prépare-moi à dîner, ceins-toi pour me servir ... après quoi tu mangeras' ... Nous sommes de pauvres serviteurs, nous n'avons fait que notre devoir».

Prière devant la CroixComme c'est important de faire mon service, ce pourquoi je me suis engagée lorsque j'ai fait mes vœux : dire la prière de l'Église. Prendre du temps pour m'arrêter longuement, entrer dans presque toutes les églises. J'ai comme l'impression d'y trouver mes racines, de faire partie d'un peuple, d'une foule immense qui a déjà fini sa route et que je rejoins un peu plus à chaque pas. Je goûte aussi la joie de chanter dans ces églises, chanter la Prière des Heures là où il n'y a pratiquement plus de messe. Quelle belle mission ! Et comme je voudrais que les chrétiens des villages recommencent à faire vibrer ces pierres, qu'ils y trouvent un réel «bonheur en Dieu» et qu'ils Lui rendent gloire. Je pense que cela rejoint complètement le désir de nos évêques en ces temps nouveaux. J'ai d'ailleurs le cœur plein de reconnaissance pour une personne qui nous a conduites d'elle-même dans son église et avec qui nous avons prié avec ses mots bien à elle. D'autres fois, nous demandons aux personnes qui nous ouvrent l'église si elles veulent prier avec nous. Je peux dire qu'elles chantent de tout leur cœur. Ou encore ces deux dames qui étaient pressées et qui spontanément sont rentrées avec nous pour chanter les Laudes, ce qui les a mises une demi-heure en retard à leur rendez-vous ! Mais quel heureux retard, disaient leur sourire et leur merci. Assez souvent, il nous arrive aussi de proposer de dire les Complies avec les personnes chez qui nous dormons. En général, ça se termine par «ça fait du bien». Ce n'est pas inscrit au bréviaire mais dans un cœur de chair !

ÉA : Comment vous sentez-vous en continuité avec François dans cette mission ?

Sr. P-M : J'ai eu longtemps des problèmes avec le souhait de François : «Paix à cette maison». Facile à penser, pas facile à dire. Et c'est lors de ma dernière route que j'ai fait vraiment l'expérience de la grandeur de ce souhait. Et pour ça, je dis un grand merci à la sœur qui m'a accompagnée et m'a vraiment aidée dans ce sens.

Pas facile de dire verbalement et en le pensant «Paix à cette maison» avant de frapper à une porte qui a sa fenêtre ouverte, ou dont le chien n'est pas d'un accueil exaltant. Pas facile de prononcer ce mot de paix, après des confidences qui bousculent ou révoltent ; et même quand tout va pour le mieux, il m'est arrivé d'oublier de dire «paix à cette maison». Et voilà qu'à la dernière route de prière, ma sœur, Sabine, pour ne pas la nommer, avait systématiquement un souhait de paix qui sortait de ses lèvres, alors il fallait voir la tête des personnes, ils la relevaient s'ils étaient abattus, ils souriaient largement pour mieux accueillir cette paix ; ils se taisaient, avaient la larme à l'œil quand la solitude pèse lourd ou bien ils nous serraient pour nous embrasser ...

Bref, si vous y croyez, n'hésitez pas à dire «Paix à cette maison» et s'il s'y trouve un enfant de paix, votre paix ira reposer sur lui.

Et oui, j'aime faire la route! Mais je crois que j'aime encore plus revenir au milieu de mes sœurs. Elles ont préparé la fête pour accueillir tous ceux que nous avons ramenés des chemins et des carrefours afin que notre prière en soit toute remplie.» Interview réalisée par la revue franciscaine «Evangile Aujourd’hui».

 

«Sainte Claire invite ses sœurs à être, «pèlerines et étrangères» sur cette terre, elle me redit ainsi que je ne suis que de passage, je me dirige vers Celui que mon cœur aime, «sans achopper aux pierres du chemin», sans m’arrêter à ce qui pourrait alourdir mon élan. Jour après jour, me mettre en marche. Commencer. Que la nuit est été bonne ou non. Que la Parole de Dieu me réjouisse, ou tombe à pic pour ma voisine qui me dérange. Que le petit déjeuner soit chaud ou qu’il n’y est pas assez de lait. Que le programme de la journée soit prometteur ou qu’il soit perturbé dès l’aube. Que le soleil brille ou que la pluie tombe ... il faut se lever et marcher résolument, prendre la route qui est la mienne, celle où le Seigneur m’entraîne, celle où des sœurs et des frères me précèdent et m’attendent. Pèlerine, je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais je sais que demain m’emmènera plus loin.  Aujourd’hui je me donne à fond dans un travail. Peut-être qu’un jour pour les besoins de la communauté, il me sera demandé un tout autre service ... je trouve que c’est bien ainsi, car je peux faire mon affaire, m’installer dans un travail qui me plaît et oublier le but qui est d’aimer et de me donner par amour. Par tout, pour tout, en tout je peux trouver celui qui est «le chemin, la vérité, la vie» (...), Lui qui s’est fait pèlerin sur ma route, si à travers tout, par tout et en tout je reste en mouvement. Oui aller de départ en départ ! Je ne suis pas seule à être pèlerine en quête de bonheur, nous sommes un peuple de pèlerins. Accepter dans la vie communautaire d’avoir besoin des autres, demander de l’aide pour poursuivre la route, n’emporter avec moi que le nécessaire :

- car les charges supplémentaires font traîner le pas, créant de la préoccupation, du souci, alors que la grâce m’est donnée pour ce que j’ai à porter.

- parce que d’autres peuvent en avoir besoin pour leur propre route. Parfois je peux avoir l’impression que cela irait plus vite si je faisais les choses moi-même, mais l’autre comment construirait-il sa vie, comment avancerait-il (elle) joyeusement sur sa route ?

Il y a aussi les besoins matériels : comment je m’en sers ? en propriétaire ? à ma guise ? à ma merci ? ou bien est-ce que je prends pour aujourd’hui, à ce moment, ce qui m’est nécessaire ? Tourner un robinet, appuyer sur un bouton, très facile pour avoir de l’eau, de l’électricité, je veux faire attention à leur utilisation, ce sont des biens donnés à tous et beaucoup en manquent. Parfois  pèlerine je dois expérimenter le manque pour connaître la valeur des choses, pour entendre St Paul me dire : «Qu’as-tu que tu n’es reçu ?».

Pèlerine, je m’arrête, pour faire mémoire du pourquoi, pour qui, cette mise en route ; pour revenir à la source, y boire, prendre du temps pour lire la Parole de Dieu, pour m’en imprégner, m’en nourrir. Temps de halte aussi pour le partage avec d’autres, partage d’expérience, de conseils, d’autres qui connaissent mieux le terrain sur lequel je peux hésiter à avancer. M’asseoir pour mieux être en mouvement, pour enraciner ma marche, sur cette terre qui est sainte.

Temps de halte pour rendre grâce du chemin parcouru. Pour me souvenir du verre d’eau reçu, de la difficulté dépassée par la main tendue devant l’obstacle. Temps de halte pour entendre la source chantée en mon cœur :

«Avance à la rencontre de ta joie.», «Marche humblement avec ton Dieu.» »

 les aurevoirs